La figure du Christ dans l’islam

Article(IQNA)- Prophète central de l’islam, Jésus – appelé « ‘îsâ » dans le Coran – fait partie, avec les prophètes Noé, Abraham, Moïse et Mohammad, des « élus » à qui a été révélé un Livre ou une Loi divine. [1]

Dans l’islam, Jésus a donc été choisi par Dieu pour transmettre aux hommes un nouveau texte sacré, l’Evangile (Injîl), censé contenir le sens profond et vrai de la Thora, ainsi que pour rappeler aux « Enfants d’Israël » (Banî Isrâ’îl) le dogme central du monothéisme et la nécessité de se soumettre à la volonté divine.

Jésus est évoqué dans le Coran comme indissolublement lié à Marie et constitue un modèle à suivre pour l’ensemble des croyants : « ? Marie ! Dieu t’annonce la bonne nouvelle d’un verbe émanant de Lui. Son nom est : le Messie, Jésus, fils de Marie (Al-Masîh, ‘îsâ ibn Maryam) ; illustre en ce monde comme dans l’au-delà ; il est au nombre de ceux qui sont proches de Dieu. » [2] Il fait partie de la « famille de ‘Imrân » comprenant sa mère Marie, Yahyâ (Jean-Baptiste), son cousin, ainsi que le père de ce denier, Zacharie. Jésus est également considéré pur de tout péché.

Le ‘îsâ de l’islam est cependant très différent du Jésus du christianisme : bien que favorisé de grands dons et « fortifié par l’Esprit Saint », la vision coranique le considère essentiellement comme un homme et lui dénie donc la part de divinité qui constitue le fondement de la religion chrétienne. Ainsi, dans une optique comparée, la vision et conception profondément différente du monothéisme ainsi que de la relation entre Dieu et les hommes dans ces deux religions apparaît avec toute sa force au travers de leur différente vision du personnage de Jésus. Cependant, dans les deux traditions, il n’en demeure pas moins le prophète qui bouleverse les lois, tant par sa naissance et sa mort que par la profondeur de son message, et qui a constitué une source inépuisable de méditation pour de nombreuses grandes figures de l’islam au cours des siècles.

Nous ne savons pas avec précision dans quelle mesure le prophète Mohammad lui-même connaissait le personnage de Jésus et les différents aspects de la doctrine chrétienne de l’époque, qui, à la fin du VIe siècle, était loin d’être unifiée. La révélation coranique s’est ainsi déroulée dans un contexte où foisonnaient une multitude de communautés chrétiennes – nestoriens, priscilliens, monophystes… – ayant notamment des conceptions différentes de la nature de la personne du Christ lui-même.

Rencontre du jeune Mohammad avec le moine chrétien Bahîra, illustration de Jamî’ al-Tawârikh, XIVe siècle. Selon certains éléments de la tradition islamique, le prophète Mohammad se serait trouvé au contact de plusieurs chrétiens tels que le moine nestorien Bahîra – qui, alors que Mohammad n’était encore qu’enfant, le reconnaît comme un futur prophète [3] -, Waraqa ibn Nawfal, chrétien parent de sa femme Khadîja qui lui apportera la confirmation de sa mission prophétique, ou encore Salmân de Perse, qui se convertira à l’islam et fut l’un de ses plus proches compagnons.

A l’époque de la Révélation, l’Arabie entretenait également des relations avec les chrétiens monophysites du Najrân au Yémen [4], les Lakhmides nestoriens de Hira, et certaines communautés chrétiennes de Syrie. En outre, au temps des persécutions des compagnons de Mohammad à la Mecque, ce dernier les invita à se réfugier en Abyssinie, auprès du roi chrétien Négus qui, touché par le respect et la haute estime accordés à Jésus et Marie dans le Coran, décida de leur accorder protection et soutien.

Tantôt qualifié de Parole de Vérité (Qawl al-Haqq), d’Esprit de Dieu (Rûh Allah), de serviteur de Dieu (‘Abdollah) ou encore de « signe pour l’Heure » (‘ilm lilsa’ât) et de « Masîh » (signifiant le « oint ») [5], le Coran présente également Jésus comme le « Verbe » (Kalima) de Dieu – dont la signification est cependant bien différente de la notion de « Verbe » de l’Evangile de Saint Jean selon lequel Dieu s’est fait chair. Pour l’islam, le Verbe reste une créature, même s’il n’en demeure pas moins doté d’un rang éminent en ce qu’il est chargé de véhiculer la Parole de Dieu et parler en son nom : « Jésus devient le Verbe de Dieu non pas à cause de son incarnation par laquelle sa chair devient divine, mais parce que son esprit est parvenu à un tel degré de perfectionnement qu’il est devenu un miroir au travers duquel la divinité se révèle ». [6]

Jésus-‘îsâ faisant descendre une « table servie » (mâ’ida) du ciel pour ses disciples, miniature persane, date et auteur inconnus. La dimension exceptionnelle de la naissance virginale de Jésus est soulignée par le fait que Jésus a été conçu par le souffle de l’Esprit divin (Rûh) [7] insufflé en Marie. Le mystère de sa conception a parfois été comparé à celle d’Adam, créés tous deux par la Parole divine existentiatrice « Soit » (Kun !) [8], avec cependant pour différence essentielle qu’Adam n’eut pas de mère. Le miracle de la naissance de Jésus est renforcé par le caractère extraordinaire du nouveau-né qui parle dès sa naissance [9] et répond aux accusations lancées contre sa mère : « Je suis vraiment le serviteur de Dieu. Il m’a donné le Livre et m’a désigné Prophète. Où que je sois, Il m’a rendu béni ; et Il m’a recommandé, tant que je vivrai, la prière et la Zakat ; et la bonté envers ma mère. Il ne m’a fait ni violent ni malheureux. » [10]

Comme le prophète Mohammad après lui, Jésus-Isâ ne vient pas apporter un nouveau message, mais davantage confirmer les révélations précédentes et inviter les hommes au monothéisme pur, dans la continuation de Noé, d’Abraham et de Moïse. Il confirme ainsi le message de la Torah, tout en modifiant certaines de ses prescriptions légales. En outre, le Coran évoque que Jésus fut aidé par l’Esprit Saint (Rûh al-Qudus) [11] ainsi que par un groupe de « disciples » (hawâriyûn). C’est également à la demande de ces derniers que Jésus demande à Dieu de faire descendre du ciel une « table servie » (mâ’ida) [12] – qui rappelle aux commentateurs tantôt l’épisode de la Cène, tantôt celui de la multiplication des pains – comme ultime preuve de la véracité de sa prophétie. Ainsi, si le contenu de cette dernière fut rejeté par une grande partie des Juifs (Banî Isrâ’îl), seuls les apôtres (hawâriûn) ont réellement « crû » à l’issu de l’envoi de ce signe du ciel. Dieu a également donné à Jésus la capacité de réaliser des miracles « par sa permission », notamment de guérir les malades ou de donner vie à des formes inertes : « Tu fabriquais de l’argile comme une forme d’oiseau par Ma permission ; puis tu soufflais dedans. Alors par Ma permission, elle devenait oiseau. Et tu guérissais par Ma permission, l’aveugle-né et le lépreux. Et par Ma permission, tu faisais revivre les morts. » [13]

Concernant la conception même de la personne du Christ, toute idée d’incarnation ou de divinité est fermement rejetée. Nous touchons ici au cœur même de l’islam qui insiste avant tout sur l’idée d’unicité (tawhîd), d’unité et de transcendance divine absolue, proscrivant ainsi formellement toute idée d’association (shirk) entre Dieu et ses créatures. [14] Malgré son statut d’élu et de messager, le Christ reste donc avant tout un homme, dont l’existence est sans commune mesure avec l’essence divine. Cette différence essentielle est clairement exprimée dans le Coran qui rapporte les paroles du Christ à son Créateur : « Tu sais ce qu’il y a en moi, et je ne sais pas ce qu’il y a en Toi. Tu es, en vérité, le grand connaisseur de tout ce qui est inconnu. » [15] Isâ se présente également comme un serviteur de Dieu (‘abd) et se défend d’être à l’origine de tout associationnisme : « Je ne leur ai dit que ce que Tu m’avais commandé, (à savoir) : « Adorez Dieu, mon Seigneur et votre Seigneur » ». [16] La figure de Jésus-Isâ telle qu’elle est présentée dans le Coran souligne la centralité de la transcendance du divin en islam, qui ne peut en aucun cas s’incarner dans l’histoire et être appréhendé en soi au travers des notions de matérialité ou de corporéité.

Marie venant de donner naissance à Jésus près du palmier, miniature persane, date et auteur inconnus. Comme nous l’avons évoqué, il fut révélé à Jésus un Evangile (Injîl) [17] qualifié par le Coran de « guide et lumière » [18] et censé contenir le sens vrai de la Thora. Cependant, le texte original fut ensuite perdu et son application dévoyée : « Nous […] lui avons apporté l’Evangile, et mis dans les cœurs de ceux qui le suivirent douceur et mansuétude. Le monachisme qu’ils inventèrent, Nous ne le leur avons nullement prescrit. [Ils devaient] seulement rechercher l’agrément de Dieu. » [19] Le sens et le contenu du mot « évangile » font donc référence à deux réalités fondamentalement différentes dans la chrétienté et en islam : recueil de témoignages écrits plusieurs décennies après la mort du Christ pour le christianisme, l’Injîl lui fut au contraire directement révélé par Dieu de son vivant selon l’islam.

Il faut néanmoins relever certaines similitudes, comme ce verset du Coran indiquant que l’Injîl présente les vrais croyants comme « une semence qui sort sa pousse, puis se raffermit, s’épaissit, et ensuite se dresse sur sa tige, à l’émerveillement des semeurs » [20] ; faisant ainsi écho à certains passages de l’Evangile selon Saint Matthieu : « Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la parole et la comprend ; il porte le fruit, et un grain en donne cent, un autre soixante, un autre trente » [21] ; « la bonne semence, ce sont les fils du royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du malin ». [22]

Le Christ est également considéré par l’islam comme l’annonciateur de la venue du prophète Mohammad. [23] Cette vision s’appuie notamment sur une lecture particulière des paroles du Christ rapportées dans l’Evangile selon Saint Jean, annonçant la venue d’un « Paraclet » : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. Quand le consolateur sera venu, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité (Jean, 16:12-13).

L’authenticité de la traduction chrétienne courante évoquant un « consolateur » (du grec parakletos) est contestée par les musulmans qui considèrent que le mot grec original était periklytos, signifiant « glorieux », « plus loué » ou encore « Ahmad » en arabe, provenant lui-même de la racine « h-m-d », évoquant l’idée de louange et de glorification, et à partir duquel est formé le nom de « Mohammad ». Cette interprétation est selon eux confirmée par la seconde partie de la parole du Christ qui poursuit : « car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il aura entendu, et il vous annoncera les choses à venir » (Jean, 16:13) ; ce qui s’accorde totalement avec la révélation coranique qui fut « dictée » à Mohammad par l’intermédiaire de l’Ange Gabriel et comporte une dimension eschatologique essentielle. La continuité des prophéties christique et mohammadienne, expressément affirmée dans le Coran, est, selon les musulmans, également énoncée par le Christ à la suite des paroles que nous venons de rapporter : « Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera », (Jean, 16:15).

Selon l’islam, le Christ ne serait pas mort sur la croix : un sosie lui aurait été substitué peu avant la crucifixion, tandis que, comme les prophètes Hénoch et Elie, il serait monté au ciel vivant : « Ils ne l’ont ni tué ni crucifié ; mais ce n’était qu’un faux semblant. […] Dieu l’a élevé vers Lui. » [24] Le Christ a cependant un rôle eschatologique essentiel en ce qu’il doit revenir à la fin des temps au côté du « mahdî » pour rétablir le règne de la justice et vaincre l’Antéchrist. [25] Cependant, à la différence du christianisme, l’islam ne considère pas le Christ comme un sauveur, étant donné qu’il ne reconnaît pas la notion d’Alliance ni de péché originel et que la rédemption ne s’obtient qu’au travers des efforts de chaque croyant pour suivre les préceptes révélés dans le Coran. L’essentiel des dogmes chrétiens (divinité du Christ, incarnation, Trinité, crucifixion, rémission des péchés) est donc rejeté. [26] Malgré ces différences, ces deux traditions n’en partagent pas moins un horizon commun, caractérisé par une même attente eschatologique du retour de Jésus-Christ à la fin des temps.alhassanain.com


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